La stratégie inouïe du président Macron

Dissoudre l’Assemblée nationale pour rabattre les cartes
La stratégie inouïe du président Macron
« Nous sommes face à un vote sanction qui s’inscrit dans un contexte français marqué actuellement par une crise multidimensionnelle qui affecte divers aspects de la société et de la politique », c’est ainsi qu’Abdelhak Hargaa, consultant établi à Montpellier, a commenté  la victoire du Rassemblement National, dirigé par Marine Le Pen, aux élections européennes, et qui arrive en tête avec plus de 31,3% des voix, loin devant le parti Renaissance du président Macron (14,6%).
 
Un contexte de crise
 
Selon notre interlocuteur, ce séisme politique ne peut être compris sans prendre en compte une réalité française imprégnée par une industrie française qui subit depuis plusieurs années une vague de délocalisations.
«Des entreprises quittent le pays pour chercher des coûts de production plus bas ailleurs, ce qui entraîne des pertes d’emplois et une érosion du tissu industriel. Cette situation exacerbe les inégalités régionales et contribue à un sentiment de déclassement parmi les travailleurs. La désindustrialisation a également un impact sur l’innovation et la compétitivité de l’économie française sur la scène mondiale », observe-t-il. Et de noter que « la pandémie de Covid-19 a plongé la France dans une crise économique sans précédent. Le déficit budgétaire a explosé en raison des dépenses massives engagées pour soutenir l’économie et le système de santé. Les mesures de confinement, les aides financières aux entreprises et aux travailleurs, ainsi que les investissements dans les vaccins ont creusé la dette publique, limitant ainsi la capacité du gouvernement à financer d’autres projets».

Une situation d’autant plus compliquée avec l’inexpérience politique de nombreux membres de l’élite gouvernante, notamment ceux issus de La République En Marche (LREM), qui est souvent pointée du doigt. « Cette situation conduit à des erreurs de gestion et à des politiques peu adaptées aux réalités socio-économiques du pays. Les critiques soulignent un manque de vision à long terme et une tendance à gouverner par improvisation », a-t-il souligné.
 
Montée de l’extrême droite
 
Abdelhak Hargaa estime que ce vote sanction est également l’une des manifestations d’un discours d’extrême droite anti-migrant et anti-européen qui gagne du terrain en France et ailleurs en Europe.

« Des partis comme le RN capitalisent sur les peurs et les frustrations liées à la globalisation, l’immigration et l’identité nationale. Ce discours trouve un écho particulier dans les régions touchées par le chômage et la désindustrialisation, où les habitants se sentent abandonnés par les élites politiques », a-t-il constaté. Et de noter : « Les médias jouent aussi un rôle crucial dans la diffusion et la normalisation des idées du Rassemblement National. Certains médias, en quête d’audience, accordent une couverture disproportionnée aux discours populistes et sensationnalistes. Cela contribue à la légitimation des idées d’extrême droite et à leur acceptation par une partie croissante de la population ».

« Bref, explique-t-il, le vote en faveur du RN et d’autres partis populistes peut être interprété comme un vote sanction contre les partis traditionnels. De nombreux électeurs expriment ainsi leur mécontentement face à la situation économique, à la gestion de la crise sanitaire et aux politiques jugées inefficaces. Le rejet des élites en place se traduit par un soutien accru aux alternatives radicales, même si celles-ci ne proposent pas nécessairement des solutions viables. A noter que la montée de l’extrême droite et le rôle des médias ajoutent une dimension supplémentaire à cette situation déjà tendue, illustrant les défis auxquels le pays doit faire face pour retrouver la stabilité et la prospérité ».
 
Une surprise stratégique
 
Concernant la décision de dissoudre le Parlement, notre interlocuteur l’a considérée comme «une surprise pour beaucoup de Français et même pour les observateurs étrangers». «Cependant, nuance-t-il, en y regardant de plus près, cette décision s’inscrit dans une stratégie politique bien réfléchie, susceptible de déboucher sur deux résultats principaux : piéger l’opposition en la menant à  la gestion des affaires publiques ou mobilier les citoyens pour former un bloc républicain ».

« La première issue potentielle de la dissolution du Parlement est l’implication de l’opposition au sein du gouvernement. Cette stratégie peut être perçue comme une tentative de stabilisation politique et de renforcement de la légitimité du pouvoir en place. En intégrant des éléments de l’opposition, le gouvernement peut créer un consensus politique plus large incluant des voix divergentes. Ainsi, le pouvoir en place peut bénéficier d’un soutien plus étendu et apparaître comme plus représentatif de l’ensemble de la population. Avec l’implication de l’opposition, le gouvernement peut aussi partager la responsabilité des décisions difficiles, ce qui peut diluer les critiques et les accusations de mauvaise gestion. Cette approche a des précédents historiques où des gouvernements ont réussi à naviguer des crises politiques en intégrant des factions opposées, créant ainsi des coalitions de gouvernance plus robustes », nous a expliqué notre source.
 
Bloc républicain
 
S’agissant de la mobilisation des citoyens pour créer un bloc républicain, Abdelhak Hargaa soutient qu’en réponse à ce qu’ils perçoivent comme une atteinte à la démocratie, les citoyens pourraient se mobiliser en grand nombre pour voter, cherchant à contester ou renverser le pouvoir en place par des moyens démocratiques.

« Des groupes et partis auparavant divisés pourraient trouver un terrain d’entente pour s’opposer à la dissolution, formant ainsi un bloc républicain cohérent et puissant. Les citoyens, de leur côté, sentant la nécessité de protéger les valeurs démocratiques, pourraient devenir plus actifs dans la vie politique et civile, participant à des manifestations, rejoignant des associations, ou contribuant à des campagnes de sensibilisation. Cette mobilisation peut rappeler d’autres moments de l’histoire où des populations ont réagi vigoureusement à des actions perçues comme antidémocratiques, réussissant parfois à provoquer des changements significatifs », nous a-t-il expliqué. Et de conclure : « La dissolution du Parlement, bien que surprenante, reste une manœuvre stratégique qui peut aboutir à des résultats très différents. Que ce soit par l’implication de l’opposition dans le pouvoir ou par la mobilisation des citoyens pour créer un bloc républicain, cette décision pourrait redéfinir le paysage politique. L’avenir dépendra largement des réactions des acteurs politiques et de la population, déterminant ainsi la direction dans laquelle le pays se dirigera».

Hassan Bentaleb